Architecture et urbanisme au Maroc : la vision de Mohamed Berrada, fondateur d'ARPIO | #7

Mohamed Berrada est architecte depuis plus de 30 ans. Formé aux Beaux-Arts de Bruxelles, passé par Montréal et Dubaï avant de fonder ARPIO à Casablanca, il nous parle du vrai métier d'architecte au Maroc — architecture durable, urbanisme, identité architecturale marocaine — et du chemin qu'il reste à parcourir.

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Un architecte, 30 ans et une facture d'énergie à 1,5 million de dirhams par mois

Il y a quelques années, Mohamed Berrada demande à l'un de ses clients industriels de le retrouver dans son usine. Pas à 9h du matin. À 14h, en plein mois de juillet.

En arrivant, il voit les ouvriers transpirer. Les machines tournent. La clim aussi. Mohamed sort son carnet et note. La facture énergétique de l'usine : 1,5 million de dirhams par mois. Un chiffre qui aurait pu être divisé par plusieurs, avec la bonne orientation du bâtiment, la bonne exposition, les bonnes ouvertures.

C'est ça, l'architecture selon Mohamed Berrada. Pas un permis de construire. Une stratégie.

Fondateur du cabinet ARPIO à Casablanca, architecte depuis plus de 30 ans, lauréat du Grand Prix de l'architecture marocaine en 1998, Mohamed Berrada est l'invité de ce septième épisode des Clés du Maroc. On parle de parcours, de bâtiments industriels décarbonés, d'identité architecturale marocaine, d'urbanisme à Casablanca — et de son rêve : concevoir une ville entière à énergie positive.

De Bruxelles à Casablanca : quand un designer de chaussures donne naissance à un architecte

Mohamed Berrada n'est pas devenu architecte par hasard. Tout petit, il passait ses après-midi dans l'atelier de son père, designer de chaussures. Des formes, des couleurs, des matières. La graine était plantée.

Deux étés à parcourir l'Europe pour trouver la bonne école. Il choisit les Beaux-Arts de Bruxelles, une école pluridisciplinaire — art, ingénierie, sculpture, design — où l'architecture n'est pas enfermée dans un silo universitaire. Bruxelles, c'est aussi trois courants architecturaux différents qui coexistent, et une vie étudiante intense où l'on ne dort pas beaucoup mais où l'on apprend tout le temps.

« Jusqu'à aujourd'hui, je me sens encore étudiant », dit-il. Trente ans plus tard.

La transition vers le Maroc s'est faite presque par accident : un directeur de mémoire qui l'embarque dans un concours pour un mois, le mois qui devient une année, et un projet à mener au Maroc avec l'équipe belge. Mohamed Berrada pose ses valises à Casablanca — et ne repart plus.

ARPIO : une symphonie, pas un cabinet d'architectes

Entre le retour de Bruxelles et la création d'ARPIO, il y a une parenthèse canadienne — Montréal, de 2000 à 2004 — où Mohamed Berrada travaille sur des projets internationaux avec un groupe d'architectes québécois : Dubaï, la Chine, des chantiers qui lui donnent une perspective qu'il n'aurait jamais eu en restant à Casablanca.

Quand il rentre, le Maroc est en pleine expansion. Et il voit quelque chose que peu de cabinets offrent encore : un service global.

« Avant, je conseillais les clients d'aller chercher d'autres compétences. Mais l'architecture, c'est un tout. On ne peut pas la dissocier. »

ARPIO réunit sous un même toit architectes, designers, ingénieurs, climaticiens, thermiciens. Une dizaine de profils venus d'horizons différents. Mohamed Berrada compare son cabinet à une symphonie : chaque musicien est spécialiste dans son domaine, et c'est précisément parce qu'ils sont différents qu'ils avancent ensemble.

Pour ses clients — promoteurs, industriels, institutionnels — le modèle est simple : un interlocuteur unique, du premier croquis à la remise des clés, avec une stratégie globale qui intègre le coût, le temps, l'énergie et l'environnement dès le départ.

Architecture durable : l'ennemi, c'est l'ignorance — pas le budget

Mohamed Berrada ne parle pas de développement durable comme d'une tendance. Il en parle comme d'une évidence. Un de ses professeurs à Bruxelles habitait déjà une maison solaire il y a plus de 30 ans. La conviction est là depuis le début.

Ce qui l'exaspère ? Que des ressources gratuites — le soleil, le vent, la géothermie — soient aussi peu exploitées.

« Au Maroc, tout ce qui est gratuit n'est pas très utilisé. Les gens se protègent du soleil, alors que le soleil est un allié extraordinaire. »

Il n'hésite pas à bousculer les clients pour les convaincre. Sur un projet scolaire à Rabat, il a renoncé au label environnemental international — trop générique, pas adapté au climat local — pour concevoir un bâtiment qui fonctionne uniquement avec le soleil et le vent de Rabat. Aucun chauffage. Aucune climatisation. Le résultat a été primé à l'international et publié dans plusieurs revues spécialisées.

Sur un autre projet industriel, il est entré dans l'ancienne usine du client par une après-midi de juillet pour lui montrer, en direct, ce qu'une mauvaise orientation lui coûtait. Le client a sorti sa facture d'énergie : 1,5 million de dirhams par mois. Sur la prochaine unité industrielle, Mohamed Berrada avait déjà dimensionné la structure pour supporter le poids de panneaux photovoltaïques — sans même en parler. Six mois plus tard, le client a posé la question. La réponse était déjà dans les plans.

« Un bon architecte ne demande pas tout le temps au client s'il a pensé à ça. Il a déjà pensé à ça. »

Identité architecturale marocaine : entre uniformisation et singularité

Casablanca, vue depuis un boulevard en 2024. Des façades rideaux vitrées, orientées plein ouest, qui surchauffent en été et que les occupants climatisent à grands frais. Aucune signature. Aucune appartenance.

Mohamed Berrada ne blâme pas les architectes en premier. Il pointe plutôt la responsabilité des maîtres d'ouvrage et des pouvoirs publics.

« La beauté d'un projet, ce n'est certainement pas ses murs rideaux. Quand chacun vient placer son objet sur un boulevard, vous ne pouvez pas avoir de cohérence globale. »

Le Maroc a pourtant une identité architecturale forte, immédiatement reconnaissable — les riades, les arches, les zelliges — et des jeunes architectes formés, passionnés, prêts à s'en emparer. Ce qui manque, selon lui, c'est une vision globale partagée, une confiance accordée aux spécialistes pour concevoir la ville autrement qu'en additionnant des projets isolés.

Casablanca : la ville qui s'étouffe sous ses voitures

Il y a deux jours, Mohamed Berrada s'est rendu au quartier des Habous. Un quartier historique, chargé de bâtiments remarquables, fréquenté par des visiteurs marocains et étrangers. Il n'a pas pu se promener. La voiture est partout.

La comparaison avec Bruxelles est saisissante. Là-bas, son ancienne école est aujourd'hui dans une zone piétonne. Son ami est venu en train, a laissé sa voiture à la gare. Le centre est accessible uniquement aux taxis, avec une vitesse limitée à 40 km/h.

« Si on fait ça à Casablanca, ça va être le bonheur total. »

Ce n'est pas un fantasme. C'est un calcul. Réduire la voiture dans le centre historique, c'est donner de la valeur aux bâtiments existants, attirer le tourisme, améliorer la santé des Casablancais. Des études le démontrent : l'urbanisme durable améliore directement la santé et le bien-être des citoyens. Ce n'est pas une question d'esthétique. C'est une question de qualité de vie.

Conseils aux jeunes architectes qui veulent lancer leur cabinet au Maroc

Un seul conseil, mais il compte double.

« Ne pratiquez pas tout de suite seul. Accompagnez d'autres projets. Apprenez autour de vous. Le diplôme, c'est un ticket d'entrée — pas un savoir absolu. »

Mohamed Berrada insiste : l'architecture ne se pratique pas en solo. Il y a trop d'enjeux, trop de responsabilités, trop d'intervenants. La meilleure école, après l'école, c'est le terrain — avec un architecte expérimenté, un maître d'ouvrage, un bureau d'études. Ce que l'on apprend en deux ans sur un chantier réel ne s'enseigne pas en cinq ans d'études.

Questions flash : les réponses sans filtre

Quelques questions courtes, quelques réponses tranchées :

Sur la nuance du « oui et non » pour ses enfants : le métier est passionnant, chaque projet est unique, on apprend tout le temps. Mais au Maroc, trop de maîtres d'ouvrage voient encore l'architecte comme une obligation administrative — pas comme un partenaire stratégique. Ce regard-là, Mohamed Berrada espère le voir changer dans les dix prochaines années.

Le rêve : une ville à énergie positive, sans voiture

On finit sur une note grande. Très grande.

Ce que Mohamed Berrada rêve de réaliser un jour : une ville nouvelle. Une ville qui produit plus d'énergie qu'elle n'en consomme. Une ville où la voiture est presque absente. Une ville conçue dès le départ avec le soleil de Rabat, le vent d'Essaouira, l'eau de pluie du Haut-Atlas.

Une ville qu'on ne reproduit pas, qu'on invente.

« Maroc ou ailleurs. En Afrique ou dans un autre monde. »

Si quelqu'un a un terrain de 10 hectares et l'envie d'y construire quelque chose de nouveau, vous savez où trouver Mohamed Berrada.

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