Urbanisme à Casablanca : ce qu'il faudrait vraiment changer pour que la ville respire

Urbanisme à Casablanca en 2025 : mobilité douce, façades rideaux, patrimoine architectural, piétonniers. Ce qu'un architecte avec 30 ans d'expérience voudrait vraiment changer.

Vue aérienne de Casablanca, urbanisme et architecture de la métropole marocaine

Il y a quelques jours, Mohamed Berrada s'est rendu dans le quartier des Habous à Casablanca. Ce quartier historique, avec ses arcades, ses bâtiments à l'architecture mauresque, ses petits commerces, est l'un des plus beaux de la ville. Un trésor architectural à ciel ouvert.

Il est reparti au bout de quelques minutes.

Pas parce que le quartier n'était pas beau. Mais parce que les voitures y étaient partout. Impossible de marcher tranquillement, de lever les yeux, de regarder les façades. La ville empêchait de voir la ville.

Cette anecdote, racontée dans l'épisode 7 des Clés du Maroc, dit peut-être tout de la situation urbanistique de Casablanca en 2025 : une ville avec un patrimoine réel, une énergie indéniable, mais qui continue à construire contre ses propres habitants.

Casablanca a changé. Mais dans quel sens ?

En 15 ans, Casablanca a beaucoup évolué. De nouveaux quartiers, de nouvelles tours, de nouvelles infrastructures. Le tramway. Les boulevards élargis. La corniche réaménagée. Le projet de tourner la ville vers la mer.

Mohamed Berrada, architecte avec plus de 30 ans de pratique au Maroc, le reconnaît : la dynamique est réelle. Mais quelque chose cloche.

"On a fait des actes un peu isolés. Je crois que les pouvoirs publics doivent faire un peu plus confiance aux spécialistes, urbanistes, architectes, climaticiens, thermiciens, pour fabriquer la ville."

Le problème, ce n'est pas le manque de projets. C'est le manque de cohérence globale. Des initiatives de qualité, mais qui coexistent sans vision commune. Des trottoirs refaits en goudron dans une ville qui souffre déjà de la chaleur.

La voiture : l'obsession qui étouffe Casablanca

"La voiture, elle est omniprésente à Casablanca. Je crois qu'on a dépassé ce stade. Maintenant, il est temps que les gens utilisent les moyens de transport en commun."

Des villes comme Bruxelles, Lisbonne ou Barcelone ont commencé à se transformer. Piétonniers, zones à circulation restreinte, limitation de la vitesse, développement des transports en commun et des pistes cyclables. Non pas pour punir l'automobiliste, mais pour redonner la ville aux piétons.

La leçon de Bruxelles

Mohamed Berrada était à Bruxelles récemment. La ville qu'il connaissait depuis ses études dans les années 80 a changé. Le quartier où se trouvait son école d'architecture ? Devenu piétonnier. Le centre-ville ? Accessible seulement aux taxis et aux résidents munis d'un pass spécial.

"Si on fait ça à Casablanca, ça va être le bonheur total pour tout le monde."

Qu'est-ce qu'une façade rideau, et pourquoi Casablanca en souffre

Sur les boulevards de Casablanca Finance City (CFC) et dans d'autres quartiers modernes, un type de bâtiment domine : entièrement vitré, avec ces façades en verre et aluminium qui "habillent" la structure de l'extérieur. On appelle ça des façades rideaux (ou murs rideaux).

Le principe : la façade ne porte aucune charge structurelle, elle "pend" devant le bâtiment comme un rideau. Ce système permet des surfaces entièrement vitrées, souvent choisies pour donner une image "internationale" ou "moderne" au bâtiment.

Le problème au Maroc : ces façades sont souvent orientées plein ouest ou plein sud, exposées au soleil le plus chaud de la journée. En été, elles se transforment en capteurs solaires géants. La chaleur s'accumule, les climatiseurs tournent à plein régime, les factures d'énergie explosent.

"C'est triste de voir des façades rideau sur plusieurs boulevards de Casablanca, orientées plein ouest, où il y a des gens qui habitent ou qui travaillent, qui climatisent en permanence. La beauté d'un projet, ce n'est certainement pas ses murs rideaux."

Le trottoir en goudron : une petite décision aux grandes conséquences

"Tout le monde sait que le goudron dans une ville, n'importe laquelle au monde, même une ville froide, c'est des îlots de chaleur."

L'alternative ? Des matériaux qui réfléchissent ou n'absorbent pas la chaleur. Mohamed Berrada cite l'exemple de Lisbonne et ses trottoirs en calcaire clair, des chutes de marbre qui créent une identité urbaine forte et ne se transforment pas en four solaire l'été.

Le quartier des Habous : un trésor inexploité

Le quartier des Habous est l'un des joyaux architecturaux de Casablanca. Construit dans les années 1930 sous le Protectorat français dans un style néo-mauresque, il mêle les arcades, les fontaines, les zellige et les moucharabiehs avec une organisation urbaine à taille humaine.

"Je ne vois pas pourquoi la voiture y entre encore. On peut très bien enlever tout ça. Et là, même au niveau touristique, on peut y gagner."

Un quartier des Habous piétonnisé, avec ses façades restaurées, ses commerces actifs, ses cafés accessibles à pied : ce serait une destination touristique de premier plan et une vitrine de l'identité casablancaise.

Ce qui manque : une vision globale partagée

"Il y a beaucoup de volontés. Mais c'est des volontés un peu pas liées. Chacun travaille à sa manière. S'ils se mettent en groupe, font appel aux spécialistes, on a tellement de belles choses ici au Maroc qu'on peut travailler autour d'une table pour une cause commune."

Ce que les décideurs pourraient faire, maintenant

À court terme : Piétonniser le quartier des Habous, remplacer le goudron des trottoirs par des matériaux réfléchissants, accélérer le développement de pistes cyclables protégées.

À moyen terme : Limiter l'accès des voitures privées au centre historique, imposer des règles d'orientation et de performance énergétique minimales pour les nouvelles constructions, créer des espaces verts tampons et des îlots de fraîcheur.

À long terme : Développer une vision urbanistique cohérente, élaborée avec des professionnels (urbanistes, architectes, climaticiens, sociologues), valoriser le patrimoine architectural existant plutôt que de le laisser se dégrader.

Écoutez l'épisode pour aller plus loin

Ces sujets, et bien d'autres, sont développés par Mohamed Berrada avec une franchise et une profondeur rares dans l'épisode 7 des Clés du Maroc.

Si vous travaillez dans l'urbanisme, la promotion immobilière, les transports ou les politiques publiques au Maroc, cet épisode vous concerne directement.

🎧 Écoutez ou regardez l'épisode maintenant, disponible sur toutes les plateformes de podcast et sur YouTube.

Si un responsable du service urbanisme de Casablanca, de la commune, ou un élu local lit ces lignes : les spécialistes sont là. Il suffit de les rassembler autour d'une table.