Architecture industrielle au Maroc : béton précontraint, orientation, performance énergétique. Ce que les industriels doivent savoir avant de construire leur prochaine usine.

Un industriel est pressé. Il a un budget, un planning, et une obsession : mettre ses machines en route le plus vite possible pour commencer à produire. Le bâtiment, pour lui, n'est souvent qu'un contenant, une coquille pour abriter l'essentiel.
C'est compréhensible. C'est aussi l'une des erreurs les plus coûteuses que puisse faire un investisseur industriel au Maroc.
Mohamed Berrada, architecte fondateur du cabinet ARPIO à Casablanca, le sait mieux que quiconque. Il a passé une large partie de ses 30 ans de carrière à travailler sur des projets industriels, et à convaincre des clients sceptiques que leur bâtiment mérite autant d'attention que leurs machines.
Quand un industriel arrive avec son projet, il pense d'abord : surface utile maximale, construction rapide, coût minimal. L'architecte, lui, pense à un autre ensemble de paramètres, souvent invisibles au moment de la construction, mais déterminants sur 20 ou 30 ans de vie du bâtiment.
"L'architecte, il reste architecte et ingénieur en même temps pour pouvoir offrir le maximum et optimiser le projet qu'il offre à son client.", Mohamed Berrada
L'un des projets marquants de la carrière de Mohamed Berrada, réalisé pour un grand groupe automobile japonais, illustre parfaitement ce que peut apporter un architecte qui maîtrise les technologies de construction industrielle.
Dans la construction classique (dite "poteaux-poutres"), les poteaux sont espacés de 5 à 7 mètres maximum. Entre eux, des poutres et un plancher. C'est le système le plus répandu, et aussi celui qui génère le plus de contraintes pour l'intérieur d'une usine.
Le béton précontraint permet de créer des poutres capables de "franchir" des portées bien plus grandes, plusieurs dizaines de mètres, sans poteau intermédiaire. Résultat : un espace industriel libéré, parfaitement adapté à l'installation de machines lourdes ou de lignes de production continues.
"Le précontraint, c'est des poutres qui permettent de ne pas avoir de poteau intermédiaire et qui libèrent l'espace industriel pour avoir des machines et pour optimiser l'espace intérieur.", Mohamed Berrada
Sur le projet automobile, le résultat a été spectaculaire : 18 000 m² construits en un an au lieu de trois.
Pour un industriel, ces deux années gagnées ne sont pas anecdotiques. C'est deux années de production en plus. Deux années de chiffre d'affaires. Chaque mois de retard est une perte directe.
"Il y a une rapidité extraordinaire avec le précontraint. Et le temps a beaucoup de valeur pour un industriel.", Mohamed Berrada
Mohamed Berrada raconte une visite organisée, en juillet, à 14h, dans l'ancienne unité industrielle d'un client. Ce qu'il a observé : des ouvriers qui transpirent sous une chaleur étouffante. Ce que ce constat a révélé : une facture de climatisation d'environ 1,5 million de dirhams par mois.
L'origine de ce gouffre financier ? Des décisions prises lors de la construction initiale dans une logique de "réduction de coûts" : fenêtres trop petites, orientation non étudiée, ventilation naturelle absente. Des économies de quelques milliers de dirhams à la construction, transformées en millions de dirhams de dépenses d'exploitation chaque année.
Le projet dont Mohamed Berrada est le plus fier, c'est une unité industrielle décarbonée, l'une des premières du Maroc, peut-être d'Afrique.
Pour atteindre le niveau "décarboné", ARPIO a combiné plusieurs approches : orientation optimale du bâtiment, ventilation naturelle traversante, matériaux locaux à faible empreinte carbone, et intégration structurelle des panneaux photovoltaïques.
"On a rajouté, sans qu'ils le sachent, au niveau de la structure, le poids des panneaux photovoltaïques. Six mois plus tard, au cours du chantier, il nous a demandé. On lui a dit qu'on avait déjà pensé à ça."
C'est là la différence entre une maîtrise d'oeuvre qui anticipe et une maîtrise d'oeuvre qui réagit.
"La lumière du Nord, elle est la meilleure pour pouvoir travailler parce qu'il n'y a pas de rayon solaire direct. Malheureusement, on n'accorde pas beaucoup d'importance à l'orientation."
La lumière naturelle du nord est diffuse, constante, sans éblouissement et sans apport de chaleur excessif. Des fenêtres ou des sheds orientés nord peuvent transformer les conditions de travail dans une usine, sans aucun surcoût énergétique.
Le Maroc a fait de l'industrie l'un de ses axes de développement prioritaires. Les investisseurs internationaux sont de plus en plus exigeants sur les critères ESG, et la performance environnementale des bâtiments en fait partie. Un bâtiment industriel bien conçu au Maroc n'est plus seulement un avantage opérationnel. C'est un argument commercial.
Mohamed Berrada revient en détail sur ces projets, avec des chiffres, des anecdotes et une vision lucide sur l'état de l'architecture industrielle au Maroc, dans l'épisode 7 des Clés du Maroc.
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